Femmes en tête 2026, Virginia D’Auria

Chaque année, le 8 mars, la journée internationale des droits des femmes est l’occasion de mettre le rôle des femmes dans la société à l’honneur et de réfléchir au moyen de promouvoir l’égalité entre les genres. Pour cela, le Collège des Sociétés Savantes Académiques de France met depuis 2022 en lumière les portraits de femmes remarquables du monde de la recherche, issues de toutes les disciplines, de tous âges et de tous niveaux de carrière, qui font la diversité et la force de la recherche actuelle. Nous espérons que leurs parcours et leurs vies encourageront les jeunes collégiennes ou lycéennes à s’engager vers des carrières académiques.

30 mars 2026

Interview avec Virginia d’Auria

  1. Qu’est-ce qui a motivé votre choix de domaine d’études et de recherche ? Aviez-vous un modèle inspirant (parent, enseignant.e, personnage de la littérature, du cinéma…) ?

« Ma maman est littéraire et, aujourd’hui retraitée, travaillait à l’université en Italie. J’ai toujours admiré son travail et j’ai toujours souhaité devenir enseignante-chercheuse moi aussi. En même temps, mon papa est ingénieur et ils nous a transmis le goût pour la curiosité scientifique. Je me suis tournée vers les sciences assez tardivement car j’avais une vraie passion pour la littérature. Mais peu à peu le domaine a commencé à me faire rêver, ensuite à me passionner et, puis, à m’amuser de plus en plus. »

2. Sur quel sujet travaillez-vous ? En quoi est-il important pour la science ? pour la société ? Quelle est votre plus grande réussite dans votre domaine ?

« Mon activité de recherche s’insère dans le contexte du développement et de l’exploitation de nouvelles technologies quantiques. Ces technologies font aujourd’hui l’objet d’investissements publics et privés très importants en raison de leur fort potentiel économique et technologique. La recherche en information quantique vise, en particulier, à exploiter les propriétés de la physique quantique afin de réaliser des tâches difficiles, voire impossibles, à l’aide des méthodes classiques de communication et de traitement de l’information. Cela permet d’obtenir des communications ultra sécurisées, des ordinateurs capables de résoudre des calculs compliquées dans des temps très courts, des capteurs ultra précis et ultra sensibles. La lumière s’est imposée comme support privilégié de l’information quantique, avec des démonstrations expérimentales de liens de communication quantique déployés hors laboratoire (notamment à Université Côte d’Azur) et avec le développement d’ordinateurs quantiques photoniques en Europe et dans le monde.

Dans ce contexte de forte croissance, mes travaux portent actuellement sur la génération, la manipulation et la distribution d’états non classiques de la lumière. Ces recherches s’appuient sur des savoir-faire en optique guidée et en optique intégrée afin de concevoir des expériences compatibles avec des déploiements hors laboratoire. J’ai pu ainsi démontrer la validité d’une approche de type « prêt à l’usage » (plug-and- play en anglais) à la miniaturisation d’expériences compliquées d’optique quantique : cela permet de travailler avec des dispositifs à coût réduit, stables et facilement reconfigurables qui peuvent être facilement utilisés pour l’implémentation de tâches d’information quantique. »

3. Quels sont vos projets professionnels pour les prochains mois, les prochaines années ?

« Je travaille aujourd’hui sur le développement des ressources qui permettent de multiplier les porteurs de l’information quantique. Il s’agit de systèmes qui permettent de générer des dizaines de faisceaux lumineux de couleurs différentes, qui sont connectés entre eux via les propriétés d’intrication de la lumière : la mesure de l’un de ces faisceaux renseigne sur les résultats de la mesure des autres et peut être exploitée pour modifier leurs propriétés quantiques. Il s’agit de ressources essentielles au développement de systèmes quantiques opérationnels pour le calcul quantique et pour les réseaux de communication quantiques. »

4. Dans quelles actions à caractère sociétal êtes-vous impliquée ? (diffusion des connaissances, mentorat, développement des relations science- société, promotion des femmes dans les sciences)

« Je suis très engagée dans la vulgarisation du quantique auprès du grand public et plus récemment dans les écoles, en discutant notamment avec des élèves de collège, de lycée et des classes préparatoires. Je m’efforce très fortement de démystifier les sciences et le quantique, qui sont encore vus aujourd’hui comme des disciplines très difficiles, pour lesquelles on dit qu’il faut être « né avec la bosse » ou que l’étude demande le sacrifice de la vie personnelle. Ceci décourage en particulier les filles, qui souvent ne se sentent pas légitimes dans un milieu historiquement masculin. En réalité, la passion, l’intérêt et la constance sont la clé pour réussir. À l’instar de toute autre discipline, les maths, la physique et le quantique s’apprennent petit à petit, de façon très graduelle : on ne demande pas à un étudiant qui veut devenir archéologue de savoir traduire Héraclite ou Homère le premier jour de classe. De la même manière, personne n’exige, en physique, que les étudiant.e.s sachent résoudre l’équation de Schroëdinger dès la première année ! »

5. Avez-vous rencontré dans votre activité des difficulté (personnelles/sociales/structurelles) dues au fait d’être une femme ? ou au contraire, cela vous a-t-il parfois aidée ?

« Je travaille dans un milieu encore très masculin mais j’ai toujours eu la chance de travailler avec des hommes aux grandes capacités scientifiques et intelligents, qui soutiennent les femmes de façon très concrète. Avoir un poste permanent dans une équipe qui m’a très soutenue et encouragée m’a permis d’élaborer et mener à bien des projets scientifiques à court et à plus long terme, de bâtir des nouvelles collaborations, d’ouvrir des lignes de recherche originelles au sein de l’équipe. J’ai progressivement gagné en indépendance, en assurance et en sérénité professionnelle et personnelle.

Ceci dit, en dehors de mes collègues et de ma famille, j’ai eu souvent à faire avec des hommes qui font des métiers traditionnellement masculins et pour qui les femmes « n’y comprennent rien ». C’est très difficile d’interagir avec ces personnes, qui se montrent immédiatement beaucoup plus respectueuses dans les interactions avec des autres hommes. Cela confirme que le changement sociétal n’est pas encore accompli. »

6. Quelle est la situation au plan de l’égalité F-H dans votre domaine ? Quelles sont vos suggestions pour que la situation puisse s’améliorer plus rapidement ?

« Dans des domaines relevant globalement des sciences de l’ingénieur et de la physique (incluant sections comme Milieux dilués et optique / Génie électrique, électronique…), la proportion de femmes enseignant.e.s‑chercheur.es est généralement beaucoup plus faible que la moyenne. Plus que 80% des enseignants-chercheurs, tous niveaux confondus, sont des hommes. Les données pour le Centre National de la Recherche Scientifiques (CNRS) sont similaires.

Ces données sont préoccupantes et renvoient une image décourageante aux filles et aux jeunes chercheuses souhaitant s’engager dans les sciences dures. En réponse à cette situation, les universités et Le CNRS ont mis en place des plans pour l’égalité, visant à valoriser les femmes scientifiques et à créer des dispositifs permettant de signaler tout abus ou discrimination. Dans la constitution des comités de sélection, la parité hommes‑femmes est de plus en plus recherchée. Il s’agit d’actions indispensables et précieuses mais qui ne sont malheureusement pas suffisantes car elles arrivent trop tard, quand les choix d’orientation ont déjà été faits.

Mon opinion est qu’encourager les filles à s’engager dans les sciences est un travail de longue haleine, qui nécessite de développer un discours permettant aux filles, dès leur plus jeune âge, de s’imaginer dans des métiers non traditionnellement féminins et, plus largement, d’habituer la société à l’idée que les femmes peuvent accéder aux professions scientifiques. Les rencontres et les échanges avec les filles et les fillettes sont indispensables pour qu’elles puissent se dire « Pourquoi pas moi ? ». En même temps, le changement sociétal ne se produira que si les actions destinées aux femmes seront accompagnées l’éducation des garçons et des hommes. »

7.Quel message pouvez-vous donner aux jeunes filles pour les encourager à s’engager dans un parcours comme le vôtre ?

« Je vois mon travail comme la lecture d’un roman passionnant, dont on lit les pages l’une après l’autre sans pouvoir s’en détacher, en ayant envie de découvrir où l’histoire nous mène. »

8. Ne vous sentez pas obligées de suivre une carrière de scientifique si cela ne vous intéresse pas mais ne laissez personne vous convaincre que feriez mieux de vous orienter vers des métiers considérés comme « féminins » si les sciences vous plaisent.

« Les sciences peuvent être passionnantes et drôles, il serait dommage de s’en priver car traditionnellement des disciplines ont été moins accessibles aux femmes. Heureusement, le monde évolue et ce qui était inconcevable dans le passé est aujourd’hui légitime et possible. »